Ulysse
Une déesse lui offre l'éternité. Il choisit une île, une femme qui vieillit, un lit qu'on ne peut pas déplacer.
Ulysse ne cherche pas à vaincre le monde, mais à retrouver la place qu'il y avait perdue. Son épreuve la plus dure n'est pas un monstre, mais une promesse : Calypso lui offre l'éternité, et il la refuse — parce que ce qu'il cherche n'est pas ailleurs, hors du temps, mais ici, fini, réel.
La question du tirage« Qu'appelez-vous « pour toujours », et est-ce vraiment ce que vous cherchez ? »
Neuf chapitres à explorer, à votre rythme. Ouvrez un titre pour le lire, refermez-le, avancez, revenez — chaque chapitre approfondit une facette différente d'Ulysse. Et peut-être aussi de vous.
I.
Le Mythe
Le Mythe
Le mot « odyssée » vient de lui. Ulysse (Odysseus en grec) donne son nom à l'un des grands récits de retour.
Après dix ans de guerre à Troie, il lui en faut dix de plus pour rentrer chez lui, à Ithaque. Sur sa route, il croise le Cyclope, les mangeurs de lotus, la magicienne Circé, descend chez les morts, passe devant les Sirènes et franchit le détroit de Charybde et Scylla. Chaque épreuve retarde ou menace son retour.
La plus dure vient pourtant d'une nymphe, Calypso, qui le retient sept ans sur son île et lui offre ce qu'aucun mortel n'obtient : l'immortalité, à condition qu'il reste avec elle pour toujours. Chaque jour, Ulysse pleure sur la plage, face à la mer, et il refuse. Il choisit une femme qui vieillit, un fils qui a grandi sans lui, un lit qu'on ne peut pas emporter.
De retour à Ithaque, il ne se précipite pas. Déguisé en mendiant, il observe avant d'agir et met les siens à l'épreuve avant de se révéler. Il retend son propre arc, que personne d'autre n'a réussi à bander, et retrouve enfin la place qui était la sienne.
Le mot « odyssée » vient de lui. Ulysse (Odysseus en grec) donne son nom à l'un des grands récits de retour de la littérature occidentale.
Homère raconte son histoire en deux poèmes. L'Iliade s'achève avec les funérailles d'Hector, avant même la chute de Troie. L'Odyssée évoque pourtant la ruse du cheval de bois, construit par Épeios avec l'aide d'Athéna, qui met fin à dix ans de siège : Ulysse fait chanter l'épisode par l'aède Démodocos, à la cour des Phéaciens, sans se faire reconnaître. Mais elle raconte surtout les dix années suivantes, le chemin sans cesse dévié qui doit le ramener à Ithaque, son royaume, où l'attendent sa femme Pénélope et son fils Télémaque, qu'il a quitté nourrisson.
Chaque épreuve retarde le retour. Il aveugle par ruse le Cyclope Polyphème, puis commet l'erreur de lui crier son vrai nom et s'attire ainsi la colère durable de Poséidon, père du monstre. Chez les Lotophages, le fruit que l'on mange fait oublier jusqu'au désir de rentrer. Circé change ses hommes en porcs avant de devenir son alliée. Aux Enfers, le devin Tirésias lui annonce l'avenir. Il affronte les Sirènes attaché au mât, pour entendre leur chant sans y succomber ; Homère n'en décrit pas la forme et n'en compte que deux, et c'est l'art grec archaïque qui les représente mi-femmes, mi-oiseaux, à plumes et à serres, perchées sur les rochers. L'image de la sirène à queue de poisson est une invention bien plus tardive, apparue au haut Moyen Âge. Reste le détroit de Charybde et Scylla, où il faut choisir le moindre des deux périls.
L'épreuve la plus longue, et sans doute la plus dure, ne vient pourtant d'aucun de ces monstres. Elle vient de Calypso, une nymphe qui le retient sept années entières sur son île, Ogygie, et lui offre ce qu'aucun mortel n'obtient jamais : l'immortalité et une jeunesse éternelle, à la seule condition de rester avec elle pour toujours. Homère le montre assis sur le rivage, chaque jour, à pleurer face à la mer, car ce que la nymphe lui offre n'est pas ce qu'il désire. Il refuse l'éternité pour une mortelle qui vieillit, un fils qu'il connaît à peine, un royaume incertain, une île sans grandeur. On peut lire dans ce choix une préférence pour une vie humaine, limitée, attachée à des êtres et à un lieu.
De retour à Ithaque, après vingt ans d'absence, Ulysse ne se précipite pas. La déesse Athéna le déguise en vieux mendiant. Il observe sa propre maison, envahie par des prétendants qui dilapident son bien et pressent Pénélope de se remarier. Il met à l'épreuve son fils, son porcher, sa nourrice, avant de se révéler à eux un à un. Pénélope organise alors un concours : elle épousera celui qui parviendra à bander l'arc d'Ulysse et à tirer une flèche à travers le fer de douze haches alignées. Aucun prétendant n'y parvient. Ulysse, toujours déguisé, retend seul son propre arc, réussit l'épreuve, puis massacre les prétendants avec l'aide de Télémaque et de deux serviteurs fidèles.
Pénélope, prudente, ne le reconnaît pas encore pour autant. Elle le soumet à une dernière épreuve : elle demande qu'on déplace leur lit nuptial hors de la chambre. Ulysse s'indigne : ce lit est impossible à déplacer, car il l'a lui-même construit autour d'un olivier vivant, enraciné dans le sol, dont il a fait l'un des montants. Cette réponse, qui révèle sa connaissance du secret de leur lit, convainc enfin Pénélope. Dans un poème tout entier consacré au mouvement et à l'errance, ce lit est aussi le seul objet qui ne bouge jamais, la seule chose enracinée à laquelle tout le voyage aura tenté de le ramener.
II.
Qualités & Ombre
Qualités & Ombre
Chez Ulysse, rien n'est ajouté de l'extérieur. C'est la même force, vue de deux côtés — comme une patience qui ramène chez soi autant qu'elle peut immobiliser ailleurs.
III.
Aspirer & mettre en action
Aspirer & mettre en action
Vous n'avez pas besoin de vingt ans d'errance pour retrouver votre place. Un seul geste, honnête, suffit souvent à commencer le retour.
Le geste du moment
IV.
Lecture philosophique
Lecture philosophique
Dans L'Homme révolté (1951), et particulièrement sa dernière partie intitulée « La pensée de midi », Camus oppose la mesure grecque à toute forme de démesure. Pour les Grecs, écrit-il, le monde est un cosmos, un ordre limité et harmonieux ; vouloir le dépasser, chercher l'illimité, c'est commettre une hybris — une faute d'excès que les dieux eux-mêmes punissent. Le sage ne cherche pas à sortir du monde fini : il cherche à y trouver sa juste mesure.
Dans « L'Exil d'Hélène » (1948, repris dans L'Été, 1954), Camus revient directement sur cette scène : « Ulysse peut choisir chez Calypso entre l'immortalité et la terre de la patrie. Il choisit la terre, et la mort avec elle. » « Némésis veille, ajoute-t-il, déesse de la mesure, non de la vengeance. » Calypso propose exactement l'inverse de cette sagesse : sortir du temps, sortir du fini, obtenir l'illimité. Ulysse refuse — non par manque de désir, mais parce que ce qu'il cherche n'est pas ailleurs et pour toujours, mais ici, ancré, retrouvé.
Aller plus loin — Ulysse à travers ses objets
Quatre objets, une même question : faut-il se laisser porter par le vent, ou faut-il, un jour, s'attacher à quelque chose de fixe pour rentrer ?
V.
Regard psychologique
Regard psychologique
Dans Odysseus in America: Combat Trauma and the Trials of Homecoming (2002), le psychiatre américain Jonathan Shay s'appuie sur l'Odyssée pour comprendre ce que vivent les vétérans de guerre au retour au pays. Sa thèse : rentrer n'est pas qu'une question de distance parcourue. C'est un long réapprentissage — se réhabituer à une maison, à des proches qui ont continué à vivre sans nous, à une place qu'il faut retrouver plutôt que simplement réoccuper.
Ulysse ne rentre jamais tout de suite, même arrivé à Ithaque. Il se déguise, observe, teste chacun des siens avant de se révéler. Ce n'est pas de la méfiance gratuite : c'est le temps nécessaire pour que le retour soit réel, et non seulement géographique. Le mot grec nostos (retour), associé à algos (douleur), a donné notre mot « nostalgie », forgé en 1688 par le médecin bâlois Johannes Hofer — littéralement, la douleur liée au désir du retour.
VI.
L'ancrage sensoriel
L'ancrage sensoriel
L'écorce d'un olivier qu'on ne peut pas déplacer, parce que ses racines tiennent encore dans la terre.
Le chanvre qui mord la peau des poignets, tendu jusqu'à la douleur, pour ne pas céder à ce qu'on entend.
Celui, contraire, qu'on libère par impatience à un jour du but — et qui renvoie tout en arrière.
Un arc puissant demande une force et un geste précis, propres à celui qui l'a longtemps manié : nul autre ne peut simplement l'emprunter.
Un lieu, une habitude, une personne qui ne bouge pas, quoi qu'il arrive autour — le point fixe qui prouve, à lui seul, qu'on est bien rentré.
VII.
Méditation
Méditation
Fermez les yeux. — respirez — Peut-être quelque chose vous retient-il, quelque part : une promesse confortable, un ailleurs qui dure, une île où l'on pourrait rester pour toujours, sans jamais vieillir et sans jamais rentrer. — respirez — Ulysse ne vous demande pas de fuir cette île. Il vous demande de vous asseoir un instant sur le rivage et de regarder honnêtement ce que ce « toujours » vous coûterait. — respirez — Imaginez, à sa place, un lieu fini, imparfait, réel : une maison qui vous attend, un visage qui a vieilli sans vous, un lit qu'on ne peut pas déplacer parce que ses racines tiennent encore dans le sol. — respirez — Choisir le réel plutôt que l'illimité, c'est choisir votre place plutôt qu'une éternité sans elle. — respirez — Sentez ce vers quoi vous voulez vraiment revenir : un lieu précis, une personne précise, une vie qui a une forme, plutôt qu'un rêve sans fin. — respirez une dernière fois — Rouvrez les yeux doucement. Le chemin du retour est peut-être encore long. Remarquez si une direction se précise, ou si la question reste ouverte.
VIII.
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Formule
Formule
Je ne cherche pas un ailleurs qui dure toujours. Je choisis ce qui est fini, réel, ici. Je retrouve, patiemment, la place que j'avais perdue. Mon équilibre n'est pas une promesse : c'est un chemin de retour.
IX.
Symboles
Symboles




« Ce qu'on lui offrait pour toujours, il l'a refusé pour un lit qu'on ne peut pas déplacer. »